AIMER SON PROCHAIN

 Plan de la conférence :

 

                  Introduction

1.      Le cœur de chair (Luc 10, 25)

2.      Le commandement d’aimer

3.      L’amour créateur

4.      L’amour, Miséricorde

5.      L’amour rédempteur

 

Ayant été donné en deux fois, cet enseignement comporte deux parties. Au début de la deuxième partie, on reprend brièvement et d’une autre manière ce qui a été dit auparavant.

 

 

PREMIERE PARTIE

 

 

Introduction :

 

À propos du silence :

 

Le silence peut aussi être un moyen de communion. Il nous est donné aujourd’hui l’occasion de s’appuyer sur un silence véritable pour parler. Ce silence donnera plus de force, de lumière, de poids, à nos paroles. Prier ensemble nous unit profondément. Le silence est comme le blanc de la toile de fond qui donne la lumière à l’icône.

Notre foi peut être profonde, même avec nos révoltes, nos cris, nos questions.

La communion est autre chose que la communication. Elle appelle tôt ou tard le silence qui atteste et établit une vraie relation sans verbiage ou affairisme…

 

Les temps d’enseignement sont relayés par une remise en question, il y une unité dans tout cela. C’est l’occasion d’échanger entre vous : l’autre permet de vérifier, de valider nos vues. Sinon, les enseignements, loin de nous former, ne font que nous informer. Etre  formé, c’est recevoir une parole de telle sorte qu’elle se grave dans nos vies.

 

Vous ne sortirez pas de cette conférence avec toutes les clés qui vous permettront d’être un professionnel de l’amour du prochain ! Il s’agit de petites pistes que l’on va ouvrir. Quand on parle de l’amour, on a tout de suite l’impression d’arrêter un fleuve, une vie…

 

 

Je ne vous parle pas d’amour, mais d’agapè, de charité (caritas), ce mot inventé par les chrétiens pour désigner une manière très particulière d’aimer, qui est propre aux croyants, une manière révélée d’aimer, qui s’ancre dans la foi en la révélation qui nous a éblouis d’une lumière telle que nous avons une façon de voir et de vivre différente de celle des autres.

 

« L’autre est un cadeau », ce beau texte de la veillée, c’est une parole de croyant. La Charité, c’est aimer jusqu’à mon ennemi. Quand bien même il m’indispose, m’a fait souffrir… Avec mon cœur dilaté dans la foi, je le reçois comme un don de Dieu.

 

C’est une attitude de croyant, ce n’est pas un humanisme. Il est facile de dire : nous sommes pour le respect de la vie et la dignité de la personne contre des pensées qui le nient. Mais il est plus difficile de se confronter à un humanisme authentique dont nous pouvons nous inspirer.

 

Qu’est-ce qu’un homme de bonne volonté ? S’il est incroyant, c’est un homme qui essaie de suivre au plus près de sa conscience le bien qui lui est suggéré de l’intérieur, dans son cœur, dans sa conscience. S’il est croyant, c’est un homme qui ne s’en dispense pas, mais va reconnaître dans les appels de sa conscience les appels du Père, pour s’y ajuster au plus près. Au terme, nous ne serons pas jugés sur notre foi, mais sur nos actes.

 

Il y a un amour antécédent à l’amour du prochain, qui naît du dialogue entre Dieu et l’homme. Comment aimer Dieu ? Comment m’aimer moi-même ? C’est un dialogue très complexe. Je ne peux m’aimer que si j’aime Dieu et je ne peux aimer Dieu que si je m’aime moi-même. Les deux sont totalement imbriqués.

On ne réfléchit pas sur l’amour du prochain en tant que chrétien si on ne s’est pas d’abord ressaisi comme un être à l’image de Dieu.

 

Nous avons à aimer comme Dieu. L’amour du prochain est une surabondance de l’amour que nous avons pour nous-même. L’amour de Dieu pour l’homme n’est qu’une surabondance de l’amour que Dieu a pour lui-même.

 

Si je ne sais pas que je suis habité par Dieu, je ne pourrais pas comprendre que l’amour de soi et l’amour de Dieu sont totalement imbriqués.

 

L’autre peut se trouver expulsé de ma relation profonde avec Dieu : j’ai conscience de l’amour du Père, j’essaie de lui rendre amour pour amour, mais l’autre est extérieur. Il n’y a plus de lien organique entre l’amour de soi et l’amour du prochain. Notre vie va se trouver fragmentée, elle a perdu son unité. Il faut relier les choses, relier les activités. La recherche de l’unité, source de paix, n’est pas si simple, c’est au contraire le fruit d’une grande sagesse.

 

L’amour de Dieu naît de la connaissance de soi, ou plongeant en moi dans la recherche du bonheur, je tombe dans un abîme, vers Celui qui est la source. Dieu, je ne peux le connaître qu’en l’aimant. Et le connaissant, j’apprends à me respecter, à m’aimer. Automatiquement, dans ce mouvement, je suis décentré de moi-même. Si tel n’est pas le cas, comment pourrais-je laisser entrer l’autre dans ma vie, sinon comme un satellite de moi-même, de mon nombril ?... L’alliance avec Dieu, où j’apprends à l’aimer, à m’aimer, me décentre de moi-même. La prière est une école de décentrement de soi, où l’on devient centré sur le Christ.

 

L’amour pour le prochain : pour tous les prochains et parmi eux, certains sont spéciaux : les amis. L’amitié chrétienne est une forme de l’amour du prochain. Il y a quelque chose d’électif dans l’amitié, une réciprocité. Alors que je peux aimer quelqu’un sans qu’il me rende amour pour amour (aimer ses ennemis). Il y a ceux - les casse-pieds - dont l’arrivée est perçue comme un dérangement. Et puis il y a un ami très particulier, le conjoint, dans l’amour conjugal. Le chemin de l’amitié conjugale va être marquée par l’implication immédiate et première de la sexualité. Nous verrons successivement ces formes particulières de l’amour du prochain.

 

J’aimerais réveiller en chacun d’entre nous le désir d’aimer. Peut-être avez-vous une histoire blessée, êtes-vous las d’aimer. Nous savons que le Dieu que nous aimons n’est pas le Dieu magicien qui est là pour tordre sa création pour qu’elle nous convienne. Peut-être sommes-nous blessés, à la suite de tel ou tel évènement. Chacun peut relire son existence : j’ai essayé d’aimer et je m’en suis pris plein la figure…

 

Si vous avez été loin dans l’amitié, cela m’étonnerait que vous n’ayez pas été blessé. Plus le cœur est ouvert, plus il est sensible à l’amour, plus les blessures sont profondes. Dites-vous bien que chaque fois que l’on mise sur l’amour, il y a toujours des forces démoniaques qui se mettent à l’œuvre : jalousie, envie, déviations de toutes sortes…

 

J’ai envie de vous exhorter à retrouver ce chemin de l’amour sans désespérer, sans vous décourager.

 

Peut-être parmi vous, certains recherchent-ils encore leur vocation. Avec notre petite sœur Thérèse, j’ai envie de vous dire : « notre vocation, c’est l’amour ! » « Je compris que l’amour renfermait toutes les vocations, que l’amour était tout, qu’il embrasse tout : ma vocation, c’est l’amour ». Sainte Thérèse. Saint Paul, Rom 13 : « N’ayez de dette envers personne, sinon celle de l’amour mutuel. […] La charité ne fait pas de tort au prochain, la charité est la loi suprême. » 1 Co 12, 31 : « Aspirez au don supérieur… Mais je vais vous montrer une voie qui les dépasse toutes : c’est celle de l’amour. Si je n’ai pas la charité, je ne suis rien… » Si nous ne savons pas si notre vocation est celle de la vie religieuse ou celle du mariage, en attendant, nous pouvons déjà vivre la voie supérieure, qui est celle de l’amour.

 

Nous sommes à l’image de Dieu qui est amour. Le poids de notre être, c’est l’amour. « Mon poids, c’est mon amour. » Saint Augustin. L’amour est la seule véritable force de l’univers, tout le reste est moyen. Une vie bouleversée, d’Hetty Illesum : « Si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu. Je prendrai pour principe d’aider Dieu autant que possible et je serai là pour les autres. Aider Dieu jusqu’au bout et défendre cette demeure qui l’abrite en nous. »

Dieu veut que nous l’aidions dans son œuvre  d’amour. C’est en aidant les autres que je vais recevoir la joie.

 

Gardons le cap de l’amour. Nous savons que le tragique habite l’existence. Relisez ce beau texte de Mère Térésa : « Aimez tout de même ». Au-delà de toutes nos déceptions, nous entendons cet appel, « Aimez tout de même. » Mère Térésa a connu 50 ans de silence de Dieu. Cela ne l’a pas empêchée de rayonner de joie, même si elle n’avait pas une dégustation continue de Dieu. Mais elle ne se plaignait jamais. Faisons l’économie de nos plaintes, ne les faisons pas porter aux autres, ils ont déjà suffisamment à porter.

 

La vocation du chrétien réside dans sa qualité d’amour inédite, qui le rend parfait, comme notre Père céleste. Cf. la prière du Père Monnier : « Meurs, en te donnant… et tu feras vivre. Risque ta vie, mange ta mort et tu vivras. » Le chrétien est persuadé que la seule force véritable n’est pas celle de l’atome, du pouvoir, de l’argent, mais celle de l’amour. Il n’est pas meilleur, mais différent.  Cf. l’introduction de Lumen Gentium : « L’Église est  dans le Christ le quasi sacrement de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain. »(LG1)

 

Le chrétien est un serviteur d’amour. Nous pouvons l’entendre en deux sens :

 

·         Quand je sers, je le fais par amour (pas en traînant les pieds, de mauvaise grâce, ou pour me faire bien voir…)

 

·         Le chrétien est appelé à plus que cela : au service de l’amour lui-même par toute notre vie. Le chrétien est prophète et témoin de l’amour.

 

Là où nous aimons vraiment des personnes, des amis, nous n’aspirons qu’à une chose, que ces personnes s’aiment entre elles. C’est Jésus à la fin de sa vie. L’eucharistie nous est donnée à ce moment-là. Notre vocation profonde de chrétien, qui sous-tend toutes les autres vocations, c’est d’être au service de l’amour. Pour des parents, que leurs enfants s’aiment entre eux. Le dernier cri d’une mère : « gardez l’unité entre vous, restez unis ! »

 

Le passage de l’amour de soi à l’amour du prochain, nous en avons un prototype étonnant avec Marie, qui va passer de l’Annonciation - où elle vit complètement l’amour de Dieu et l’amour de soi, en étant totalement décentrée « Que ta volonté soit faite, je suis la servante du Seigneur », Marie s’épanouit complètement dans sa maternité, elle a trouvé son nom divin, « Pleine de grâce », elle connaît tout son mystère - à la Visitation : d’un seul coup, cet amour va la déborder, tout de suite, dès l’annonce de l’ange : « Ta cousine Élisabeth va enfanter ».

 

Débordement de Marie, la boucle rayonne, s’ouvre… D’instinct, Marie part voir sa cousine, « en hâte… » C’est la floraison de l’amour. Elle part, avec une confiance démesurée dans le Seigneur, faire sept jours à dos d’âne… jusqu’à Ein Karem. L’amour de Dieu porte du fruit dans l’amour du prochain. Aucun amour véritable ne porte atteinte à l’amour du prochain.

 

Tout amour vient de Dieu. Notre manière d’aimer peut être empreinte de péché, mais il ne faut pas avoir peur de l’amour. Même entre un homme et une femme mariés, dans un amour consacré par Dieu, peut exister un amour adultère. Est-ce une raison pour avoir peur de l’amour ?

 

L’amour du prochain pose deux questions :

 

·         La question de l’amour : quelle est en moi sa source ? (cf points 1 et 2)

 

·         Comment aimer ? Il nous faut aimer comme Dieu aime. (cf. points 3, 4 et 5)

 

D’où cinq points suivants :

 

1.       Le cœur de chair (Luc 10, 25)

2.       Le commandement d’aimer

3.       L’amour créateur

4.       L’amour, Miséricorde

5.       L’amour rédempteur

 

L’amour créateur d’autrui : l’amour qui se donne. Je ne peux aimer que quelqu’un qui existe pour moi. C’est l’enjeu de la présence d’autrui dans mon existence, qui n’est pas une évidence. Il me faut ouvrir la sphère de mes rêves, de mes idéaux, pour faire sa place à celui qui advient. Si mon regard, mon cœur glissent sur lui…

 

L’amour miséricorde : l’amour qui se multiplie. Dieu renouvelle constamment son alliance d’amour face à un peuple en exil, idolâtre, dans la misère… L’expérience de la misère de l’autre - celui qui manifeste sa fragilité, ses faiblesses - permet de déployer l’amour, comme Dieu l’a fait pour Adam. 

 

Une fois que l’on commence à assumer quelqu’un, il faut le porter, avec tous les ennuis que cela peut comporter. Cela demande de la patience. Cf. 1Co13 : « L’amour prend patience… »  C’est l’expérience immédiate que l’amour va devoir se multiplier, du pardon sans cesse donné…

 

L’amour rédempteur : l’amour qui se sacrifie. C’est l’incarnation. Entrer dans une solidarité totale avec l’autre. Je me sacrifie, ce n’est pas : je vais aimer à mes dépens. L’amour rédempteur est un amour sacré.

 

L’amour du prochain, ce n’est pas aimer un pauvre à la manière d’un riche, mais aimer d’un amour qui va me transformer en encore plus pauvre que ce pauvre.

 

Avant « Comment aimer ? », il y a « Aimer ». Pour aimer quelqu’un, il faut qu’il y ait la source de l’amour en moi. Ce n’est pas si simple. À l’Annonciation, le cœur de Marie est déjà rempli d’amour. C’est une certaine qualité de don de Dieu qui nous est fait.  Entre l’amour et la haine, il y a la tranquille indifférence qui habite beaucoup de nos relations sociales…

 

Pour avoir des cœurs bien disposés que faut-il faire ? Nous y réfléchirons en deux temps :

 

1.       Le cœur de chair (Luc 10, 25) : la parabole du Samaritain

 

2.       Le commandement d’aimer : comment le commandement de l’amour peut nous éveiller à l’amour « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et ton prochain  comme toi-même ».

 

 

 

1 - Le cœur de chair

 

 

« Le Samaritain le vit et fut pris de pitié… » On pense souvent que le prochain, c’est cet homme sur la route, à demi mort, miséreux, qui surgit sur mon chemin au moment où on ne l’attend pas. Jésus retourne les choses : « Lequel s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ?... » Le prochain n’est pas celui à qui l’on fait miséricorde, mais celui qui fait miséricorde. Jésus opère un nouveau retournement : « Toi aussi, fais de même. »

 

On ira jusqu’au bout de l’amour lorsqu’on aura compris que l’on peut se laisser aimer par celui à qui on a fait miséricorde.  C’est un retournement complet. Méditez beaucoup cette parabole.

 

Le samaritain avait un cœur disposé à aimer, un cœur « ému de compassion ». Ce sont ses entrailles qui frémissent. Il a un cœur de chair. Pendant le carême, nous demandons au Seigneur de changer nos cœurs de pierre en cœurs de chair. « Cœur de chair » est une expression paradoxale : la chair me permet de rentrer en contact avec les autres, de sentir, de ressentir les choses et les personnes.

 

Le cœur, c’est l’intérieur de l’être humain, relié avec ce qui est le plus intime à lui-même. Il faut que le cœur change. Un cœur de chair est un cœur vibrant. C’est la condition pour pouvoir donner l’existence à quelqu’un dans mon existence. Les cœurs de pierre ne peuvent pas faire exister les autres… C’est le minimum indispensable pour pouvoir aimer son prochain.

 

Demandez au Seigneur de vous donner un cœur de chair, un cœur sensible.

 

Il y a une coïncidence parfaite entre le cœur du samaritain et ce qui se passe « ici et maintenant ». Cf. ce texte du Cardinal Ratzinger, qui vise ceux qui veulent changer le monde en changeant les structures. C’est le cœur de l’homme qu’il faut changer ! Sinon, c’est toujours reporter plus loin ou sur d’autres. « Le cœur du samaritain lui dit ce qu’est la charité : aider ici et maintenant celui qui a besoin de moi, en faisant tout ce que je peux. Je ne repousse pas le bien dans l’avenir, mais je fais, tout près de moi, ce que je peux faire. »

 

Deux conditions : avoir un cœur de chair, un cœur vibrant, et avoir un cœur qui coïncide avec « ici et maintenant ».  Nous n’avons pas intérêt à différer dans le temps l’amour que nous devons aux autres.

 

La prière joue un grand rôle. L’amour de Dieu doit nous attendrir, nous adoucir le cœur.

 

Le projet de Dieu est que, dans le temps, l’être humain réalise une trajectoire d’amour. C’est l’enjeu de la liberté.

 

La joie est le fruit de l’amour.

 

N’opposons jamais souffrance et joie. Il y a la douleur de l’enfantement, la souffrance du montagnard, en même temps qu’une joie profonde. La souffrance est opposée au plaisir.

 

Qu’est-ce qui peut attendrir notre cœur ?

 

·         La prière.

·         Ne pas fuir, mais affronter en face certaines réalités qui peuvent nous attendrir le cœur.

 

Si la beauté nous laisse de marbre, que la misère nous fasse de chair.

 

Nous pouvons avoir des réactions de peur devant la misère,  devant le handicap. C’est bien d’aller au-delà de ses peurs, de regarder ces réalités et d’en avoir le cœur touché. Rien ne vaut le contact direct avec les personnes pauvres pour attendrir son cœur. La connaissance théorique que je peux avoir de sa misère pourra bien me remplir la tête en laissant vide mon cœur.

 

Quand on n’a pas touché ses limites, on a du mal à ne pas juger les autres. Ne pas juger quelqu’un, c’est déjà pas mal. Ce n’est pas encore l’aimer.

 

Il y a des duretés de notre cœur à éliminer, des points durs.

 

La confrontation entre Dieu et l’argent est réelle. Il y a un risque réel d’avoir un cœur solidifié, durci par l’attraction de l’argent.

 

 

2 - Le commandement de l’amour

 

 

 

Pourquoi y a-t-il un commandement de l’amour ? Un cœur, quand il est juste, est toujours l’objet d’un réveil. D’un rappel, d’un retour à la réalité (cf. Adam que Dieu sort de son sommeil, de sa torpeur). Ce réveil nous fait prendre conscience de la réalité, nous fait sortir de notre bulle, où nous sommes enfermés dans notre imaginaire, dans nos rêves, ou dans nos peurs. Nous ne sommes pas éveillés à toute la réalité, une part de la réalité nous échappe totalement.

 

Saint Paul aux Thessaloniciens : « Vous-mêmes avez appris de Dieu à vous aimer les uns les autres. » Ayez un peu plus confiance en vos dispositions. « Mais vous pouvez faire mieux encore. » Si nous étions éveillés à toute la réalité, nous serions en état de prière constante, en union constante avec Dieu. « Priez sans cesse  !... » ne veut pas dire être en prière, en méditation permanente. La prière constante, la prière du cœur, c’est la prise de conscience constante de la réalité qu’est Dieu. « Je suis celui qui suis. »

 

« La vie et la mort nous viennent du prochain. Si nous gagnons notre frère, nous gagnerons Dieu. »

 

La charité est plus importante que l’ascèse. Jeûner vise à réveiller en nous la soif de Dieu.

 

Ce commandement de l’amour n’est pas évident. Le commandement de servir, d’étudier : d’accord. Mais il s’agit d’aimer. Il ne faut pas confondre l’amour et la manifestation de l’amour qu’est un acte extérieur parfois bien nécessaire. On peut commander un geste mais peut on commander à un cœur, fut-ce même le nôtre ?

 

Mère Térésa : « Ici, nous n’avons pas besoin de gens qui aident, mais de gens qui aiment. » Que l’amour passe ensuite par des gestes concrets, bien sûr, mais il y a une part, dans l’amour, qui ne peut pas être volontariste.

 

La justice seule ne peut pas suffire. Elle peut bien faire disparaître les causes des conflits, mais « elle n’opère pas, par ses seules vertus, le rapprochement des volontés et l’union des cœurs » (Pie XI). Seul le peut l’amour.

 

Aimer, c’est habiter l’autre par le cœur, nous dit saint Augustin.

 

Sait-on toujours quand on aime ? C’est une bonne question. Nous pouvons vivre l’amour de Dieu dans un grand désert, dans une grande pauvreté. L’amour ne va pas nécessairement de soi. C’est un élan, qui nous fait tendre à l’union.

 

« Où sont deux hommes sont deux chairs et deux faims. Et la guerre… L’homme n’est protégé de l’homme que par la charité. Dieu se met entre les deux. » Notes intimes, Marie-Noël.

 

Le commandement paraît toujours pesant, dans un premier temps. Le commandement de l’amour, c’est le joug léger du Seigneur. Il semble pesant, mais quand on le met en œuvre, il apparaît léger. « Quand elles ne fonctionnent pas, les ailes de l’oiseau lui pèsent sur le dos. Mais quand il est en l’air, ses ailes le portent… »  Saint Augustin.

 

« Je fais le plus de choses par amour, pour me reposer d’en faire tant par nécessité. » Marie-Noël.

 

 

Si je prends le temps de rappeler qu’il y a un commandement de l’amour, pour lui donner un sens plus pénétrant, lié à des personnes  - « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » - c’est pour vous éveiller à un réel.

 

Remarquons bien qu’il n’y a pas un commandement d’aimer Dieu et de servir ses frères. Une telle interprétation du commandement divin va masquer beaucoup de frustrations et de repli sur soi : « Je les sers, j’essaie d’être attentif à leurs besoins… ». Ce n’est pas ce que Dieu nous demande. Il appelle à l’amour du frère.

 

La pensée d’Augustin sur l’amour évolue sur ce point. Pour lui, au début, l’amour du prochain vient de l’amour de Dieu. Nouveau converti à 32 ans, il veut se faire moine. « J’aime Dieu et Dieu aime aussi les autres » le conduit à penser : « Il me dit : aime-les ». Il y a déjà là une grande part de vérité. Même si cela peut sous-entendre qu’on ne les aime pas vraiment (La formule « aimer le prochain pour l’amour de Dieu » pourrait être interprétée à tort dans ce sens). Mais Augustin va progresser dans sa réflexion. Augustin va comprendre que c’est l’amour même dont Dieu l’aime et dont lui aime Dieu qui s’étend, se propage dans un amour authentique vers le prochain.

 

Il y a une manière de servir l’autre qui n’est en fait qu’une manière de se servir soi-même. Mon regard ne traverse pas cette personne pour aller au-dedans d’elle car elle n’est en fait pour moi qu’un moyen de gravir l’échelle qui me conduit vers Dieu.

 

L’amour est comme un feu. Mille branches ne font pas un feu. Mille actes d’écoute, d’attention, ne font pas un feu. Que l’amour, ensuite ait besoin de se poser dans des actes, de s’incarner, bien sûr. On peut avoir un feu immense, un grand amour qui se vit dans de tout petits gestes du quotidien. Mais n’inversons pas ! Ce que le Seigneur nous demande, c’est d’aimer, d’abord.

 

Vis-à-vis de certaines personnes, le seule chose que nous puissions faire, c’est de les aimer. Certaines personnes nous sont inaccessibles, nous pouvons nous retrouver dans l’incapacité de poser des gestes vis-à-vis d’eux (parce que ce sont des ennemis, ou à cause de la maladie…). Vous pouvez vous retrouver parfois devant des cas pathologiques, où il est extrêmement difficile de se situer dans des actions concrètes, qui pourraient provoquer des délires. Mais nous ne sommes jamais dispensés d’aimer. C’est l’extrême de l’amour.

 

Aimer n’est pas équivalent à servir (parler, écouter, donner de bons conseils…). Quant aux actes eux-mêmes, ils peuvent toujours être ambigus.

 

L’amour  n’a pas de cesse, pas de limite ! Alors que le service a des limites. Tout le bien du monde, nous n’en serons pas la source, c’est le Seigneur qui en est la source. C’est à plusieurs que nous serons source du bien. Nous avons des limites, quant aux actes à poser. Nous ne serons pas, à ce niveau-là, du côté de Dieu, qui lui est infini. Le bien n’épuise pas Dieu… Nous sommes infinis dans l’amour, par l’amour, qui lui n’a pas de cesse…

 

Aimons ! Et ne nous précipitons pas toujours sur quelque chose  à faire… On y trouve un certain confort. Avoir des activités, faire des choses avec l’autre. Si l’on veut passer du velléitaire au volontaire, il faut en prendre les moyens, c’est d’accord, mais attention à l’activisme dans les relations. Cela peut conduire à ne pas connaître le fond de son cœur.

 

 

Dans la manière dont je vais essayer de recevoir l’autre comme mon prochain, je vais essayer de toucher ce qu’il y a de plus profond en lui et de ne pas l’enfermer dans une catégorie : bon, méchant, ami, ennemi, bien portant, handicapé…

 

Quand on a l’expérience de relations où l’on s’est effectivement engagé et où on est allé jusqu’au cœur de la personne, dans une relation pas forcément amoureuse, mais amicale, tôt ou tard, on veut le cœur de l’autre.

 

Paul VI : « Fais que ton cœur soit immense, capable d’aimer tout le monde […], tous, dans un même principe d’amour. »

 

Le prochain, c’est tout homme, en ce sens que nous le reconnaissons dans cette proximité fondamentale d’être à l’image de Dieu,  y compris le médecin qui m’a torturé, pour Maïti Girtanner, ou le fanatique dangereux, ou cet handicapé psychique. Nous participons à la même race d’Adam. C’est le mystère de la foi. Nous savons aussi que notre image de Dieu, déformée par le péché, a été reformée par le Christ, image du Père. Nous redécouvrons cette solidarité fondamentale : celui-là aussi a été racheté par le Christ qui est mort sur la croix pour nous. C’est difficile de reconnaître en tout être humain ce prochain, cet être à l’image de Dieu avec qui je partage une double solidarité, avec le premier Adam et le dernier Adam. Nous sommes de ce fait dispensés d’emblée de juger qui que ce soit. Il y a un commandement d’aimer, justement parce que l’amour n’est pas de l’ordre de la nature, des liens naturels qui s’établissent entre les gens (sympathie, antipathie).

Ce commandement  va me dilater, purifier mon regard pour contempler en tout être qui va apparaître dans mon existence, mon prochain. C’est là que joue l’interpellation du Seigneur, et pas qu’une seule fois.

 

Du fait de nos blessures, nous avons monté des systèmes de défense. Mais on ne peut pas rester très longtemps dans sa forteresse en béton. On peut trouver la joie dans la vérité. La vérité, la beauté sont des chemins qui mènent à l’amour, mais ce n’est pas encore l’amour. On peut tenir longtemps avec son système de défense… Mais à force de ne pas se cogner, on ne peut pas s’unir non plus. À un moment donné, il faut choisir. Cela peut être l’occasion pour nous de revisiter nos relations, qui étaient solidifiées, rigidifiées dans nos jugements, nos catégories… C’est un chemin.

 

C’est dans cette vision qui va profondément, a fond de ce  qu’est la personne, que je peux ne pas la juger, ne pas l’enfermer dans ses limites, sa maladie. Il y a une vie extraordinaire : venant du Père, il rejoint le Père, à travers le Christ. L’expression de cette vie est parfois réduite à un regard, à un geste…

 

Histoire juive : « À quoi reconnaît-on le moment où la nuit fait place au jour ?… C’est lorsque tu regardes le visage de n’importe quel étranger à ta famille et que tu y reconnais ton frère, ta sœur. Jusque là, il fait nuit. »

 

Cependant, dans l’évangile, il y a une préférence pour les plus pauvres. Jean-Paul II écrit dans Novo Millenio Ineunte : « Dans les pauvres, il y a une présence du Christ qui fait prendre à l’Église une option préférentielle pour les plus pauvres. » Cela peut choquer. Catherine de Sienne, qui allait soigner les malades dans les hôpitaux, disait : « Vos amis, les gens de bien, aimez-les beaucoup, fréquentez-les peu. Allez vers les publicains et les pécheurs. » Il ne faut pas rester confiné dans le cercle de ses amis, il faut aller vers toutes les formes de pauvreté. Cela ne veut pas dire qu’il faille en faire une règle de vie systématique. Mais il faut savoir discerner où se trouvent les pauvretés. Il y a quelque chose à inscrire dans notre vie pour aimer des plus pauvres.

 

« Quel est, parmi tes enfants, celui que tu préfères ?

Celui qui est le plus petit, jusqu’à ce qu’il grandisse,

Celui qui est éprouvé, jusqu’à ce qu’il soit consolé,

Celui qui est loin, jusqu’à ce qu’il revienne,

Celui qui est prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit libéré. »

 

« Les plus pauvres sont l’artère par laquelle le sang coule pour irriguer tout le corps qu’est l’Église. Si l’artère est obstruée, le corps meurt. »

 

Après ces quelques réflexions sur le cœur de chair, voyons quel est le chemin concret, les « étapes » de l’amour du prochain, le « protocole » à suivre pour l’aimer de charité.

 

 

 

 

3. L’amour créateur d’autrui :

 

 

Comment aimer ? C’est très important. Que signifie créer l’autre ? C’est se laisser investir par sa présence. Quelque part, il faut le vouloir. Une relation d’amour, il faut l’avoir voulue.

 

Cela implique une attitude. Toute personne qui entre dans notre existence est automatiquement renvoyée, noyée par notre imaginaire. Il faut, pour vivre une vraie rencontre, arracher quelque chose en nous. Cela implique toujours une déchirure, de livrer quelque chose de soi. C’est pour cela que Dieu arrache une côte à Adam, pour créer Ève, dans le livre de la Genèse.

 

Pour laisser apparaître quelqu’un dans notre existence, il faut avoir fait l’expérience de la domination du monde mais aussi avoir ressenti la solitude qui demeure au-delà de l’expérience du travail.

 

Méditez ce passage de la Genèse. Pourquoi Adam est-il plongé dans la torpeur ? Pourquoi Dieu lui arrache-t-il une côte ?…

 

Si les personnes ne rentrent pas dans notre existence, nous ne pouvons pas les aimer. Nous glissons sur les personnes. Comment suis-je présent à la présence d’un autre ? Si je suis dans un univers clos sur lui-même, l’autre ne pourra jamais y pénétrer que sous la modalité du gêneur.

 

Quel goût, quelle disposition du cœur, avons-nous pour la rencontre ?

 

Il faut s’interroger sur son cœur, plutôt que de pleurnicher : « je ne vois toujours rien venir… ». S’interroger sur les dispositions de son cœur. Ai-je vraiment le goût de la rencontre des personnes ? Ou bien y a-t-il tout de suite des barrières qui s’élèvent ? Autre chose, après, est de savoir comment construire une relation. C’est une grâce à demander, une disposition du cœur. Pas pour tromper une solitude, dans la drogue ou la télévision. Ce n’est pas pour fuir que l’on veut rencontrer quelqu’un. Cf. l’expérience du jardin d’Eden.

 

 

Messe de dimanche, Homélie sur le passage de la création, dans la Genèse :

 

La torpeur dans laquelle Adam a été plongé manifeste la nécessaire phase de passivité, qui est indispensable pour sortir de ses rêves, de ses projections, pour laisser advenir le réel et laisser entrer dans mon existence celui que je n’ai pas « projeté ». Cela ne veut pas dire que nous n’ayons rien à faire, Dieu ne fait pas tout. Cf. « L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme… » Adam pousse un cri d’admiration à la vue d’Ève : « Voici l’os de mes os et la chair de ma chair ! » L’admiration est un critère de discernement, quand quelqu’un commence à prendre de la place dans ma vie.

 

Un autre critère : il devient une part de moi-même, comme la côte arrachée par Dieu à Adam. Ce qui l’atteint m’atteint également, quand je le blesse, je me blesse.

 

Un texte : Tout de même !

 

Les gens sont déraisonnables, illogiques

et égocentriques.

Aimez-les tout de même !

Si vous faites le bien, les gens vous prêtent

des motifs égoïstes ou calculateurs.

Faites le bien tout de même !

Si vous réussissez, vous gagnerez de faux amis

et de vrais ennemis.

Réussissez tout de même !

Le bien que vous faites sera oublié demain.

Faites le bien tout de même !

L'honnêteté et la franchise

vous rendent vulnérable.

Soyez honnête et franc tout de même !

Ce que vous avez mis des années à construire

peut être détruit du jour au lendemain.

Construisez tout de même !

Les pauvres ont vraiment besoin de secours mais certains peuvent vous attaquer si vous les aidez.

Aidez-les tout de même !

Si vous donnez au monde le meilleur de vous-même, vous risquez d'y laisser des plumes.

Donnez ce que vous avez de mieux tout de même !

 

Texte placardé sur le mur de Shishu Bhavan,

 le foyer des enfants à Calcutta

 

 

 

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

 

Reprise et introduction nouvelle :

 

Nous avons commencé une réflexion sur l’agapè, que nous mettrons en œuvre d’une façon particulière par la foi et l’espérance. Nous avons conscience d’être appelés d’une façon singulière à vivre la charité  perpétuelle, par la foi.

 

Aujourd’hui, il y a tendance à disperser voire à mettre en opposition les trois objets de la charité : Dieu, soi, l’autre. L’enjeu pour nous qui connaissons par la foi les mécanismes qui les gouvernent, c’est de coordonner ces trois mouvements que nous pourrions nommer ainsi « tout pour Dieu ! »,  « tout pour moi ! » (Développement personnel), « tout pour le frère » (dans les ONG sans référence confessionnelle). Comment coordonner dans nos existences, dans nos groupes, ces trois dimensions qui doivent coexister dans un lien organique ? L’amour du prochain est un débordement de l’amour de soi, né de l’amour de Dieu.

C’est la coordination de ce même amour de charité qui se porte vers trois objets différents.

 

Notre amour, comme notre personnalité, est temporel. L’homme appartient au temps comme le temps appartient à l’homme. Qu’est-ce à dire ?

 

L’homme appartient au temps. Je ne traiterai pas de la croissance. Le temps est constructeur. Il devient une histoire. C’est une grâce, Dieu le veut ainsi. Comme Il nous met dans l’espace, Il nous met dans le temps. Aujourd’hui, je peux poser tel acte d’amour que je ne pouvais pas poser il y a cinq ans. Mais je ne peux pas poser tel acte que je pourrai poser dans cinq ans… Comme celui qui nous poussera peut-être à réagir comme Etienne, au moment de sa lapidation : « Père, pardonne-leur… ». Ce que je vous dis de manière achronique, comme une perfection  d’amour que Ste Thérèse n’a reconnue que quelques mois avant sa mort, vous devez l’inscrire dans votre histoire, avec les appels à dilater et élargir votre cœur, avec vos blessures, vos fragilités …

 

Le temps appartient à l’homme : l’homme a du temps pour grandir, il est dans le temps comme l’éponge dans l’eau qui a aussi l’eau en elle... J’ai mis 40 ans pour comprendre qu’il fallait du temps pour l’amitié. J’opposais toujours l’amitié aux choses à faire. Comment prenons-nous ce temps ? Le temps de l’amitié, de l’amour ? Comment l’inscrivons-nous dans nos semaines ?…

 

Comment aimer ? C’est important. Aimer, c’est habiter par le cœur selon le mot de saint Augustin. Un mélange d’intelligence, de volonté, de délicatesse, d’affectivité, c’est tout cela, le cœur ! Tout cela est impliqué. Lisez « Frère de notre Dieu » de Carol Woytila l’histoire d’un homme qui s’est converti au contact des pauvres, de clochards. Le contact avec la souffrance provoque souvent une vague de peur, mais brise aussi le cœur de pierre. Le frère Adam va voir son confesseur : « J’ai la grande tentation d’aimer avec mon intelligence seule… ». Ce n’est pas de l’amour.

 

Un cœur vibrant, un cœur de chair :

 

Quelques éléments d’anthropologie : nous aimons normalement comme le Père : un amour décrit avec des anthropomorphismes (des façons humaines de  s’exprimer). Quand nous parlons des entrailles de la miséricorde, ce sont ces images là – de tendresse, de vibration puissante des entrailles -  qui sont utilisées. Si Dieu aime ainsi, nous qui sommes charnels, comment devons nous aimer ? Sinon, c’est l’amour des anges dont nous parlons. Mais qui le connaît ?

 

Ceux qui ont désolidarisé l’intelligence et l’amour,  qui ont basculé dans l’orgueil, ce sont les démons.

 

Un amour spirituel est nécessairement un amour qui fait vibrer toute la chair, au sens biblique du terme : bien au-delà de ce qu’on appelle le corps. Sinon, je peux rester superficiel.

La chair, c’est la capacité corporelle que nous avons d’entrer en contact avec le monde extérieur. Elle nous met en osmose avec l’univers. Le cœur, c’est la capacité de l’homme à se tourner vers l’intérieur, vers plus profond que lui-même, vers Dieu.

 

Ce n’est pas en opposition. L’homme parfait, c’est celui qui a réalisé une communion entre ces trois niveaux. Je peux aimer de façon superficielle, pulsionnelle (nourriture, sexe), ou de façon passionnelle - ce qui  fait vibrer en nous toute notre sensibilité - ou ancrer notre amour, dans la faculté du cœur, de la volonté et de l’intelligence qui est l’amour spirituel. Tout le reste est pris avec : le corps, la sensibilité… Je ne peux pas aimer d’un amour spirituel qui ne fasse pas vibrer. Si j’aime d’un amour spirituel, tout le reste est pris : affectivité, physique…

 

Une affectivité amicale est différente d’une affectivité maternelle. C’est un autre rapport, d’égalité.

 

Nous pouvons nous interroger, pour savoir si nous aimons ou pas. Si nous aimons de façon spirituelle : en prenant le temps de connaître l’autre. Parfois l’affectivité, l’univers intérieur de la sensibilité nous obscurcissent terriblement.

 

Un amour véritablement humain prend tout l’être : l’intelligence et la volonté. Mais on ne peut pas dire simplement : « Je veux aimer » de façon volontariste, en posant les actes de l’amour.

 

C’est très curieux, ce commandement de l’amour !

 

Un amour véritable s’incarne, se pose dans des gestes concrets. « Mon cœur, ma chair sont un cri vers le Dieu vivant ! » (Ps) Même l’amour de Dieu prend la chair !

 

« Aigreur, emportement, colère… Tout cela doit être extirpé. Montrez-vous au contraire bons et compatissants les uns pour les autres, vous pardonnant mutuellement… ».  Ephésiens 4,32

 

« Revêtez des sentiments d’humilité, de douceur, de patience… Supportez-vous les uns les autres… »                                   Corinthiens      

Répétons-le : si la beauté vous laisse de marbre, que la misère vous fasse de chair.

 

Peut-être faut-il sortir d’un certain ronron et accepter que le manteau de la misère d’autrui ou notre propre misère vienne briser notre coquille de marbre.  En dessous, c’est tendre… Une autre source de tendreté du cœur, c’est la contemplation de l’amour de Dieu pour nous, la contemplation de Jésus sur la croix (comme mère Térésa).

 

Le commandement d’aimer

 

Rom 13 : « N’ayez de dette envers personne… sinon, celle de l’amour mutuel ». Pour rembourser notre dette, Dieu nous donne son amour (Rom 5, 5). Etty Hillesum, cette jeune juive hollandaise morte en déportation, écrit : « Si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu ». C’est la conversion… Il faut avoir l’expérience - comme mère Térésa - que Dieu a cessé de m’aider (comme dans l’évangile, où Jésus laisse ses disciples se débrouiller seuls), même s’il n’est pas vrai que Dieu n’est plus présent à nos côtés. « Je prendrai pour principe d’aider Dieu autant que possible et d’être là pour les autres ».

 

C’est un commandement : cela touche une option essentielle de notre existence. Il y aurait deux sortes de chrétiens ? Le commandement agit comme une sonnerie de clairon, comme un coup de fouet sur l’épaule des galériens, pour nous éveiller à la réalité.

 

Après 35 ans, l’imaginaire doit être un peu remisé… Notre belle au bois dormante : elle est sous anesthésie télévisuelle et ne s’éveille plus au premier baiser… Et notre prince charmant, comment son cheval blanc va-t-il monter jusqu’à notre 5ème étage ?...

 

Voulez-vous aimer ou ne pas souffrir ? Le but de la vie n’est pas d’exclure la souffrance. Avant le péché, Adam souffrait déjà de la solitude. Le but de la vie, c’est d’atteindre le bonheur. Sinon, c’est de la survie en congélateur.

           

L’amour du prochain n’est pas un amour universel dépersonnalisé, mais un amour qui se porte sur des visages. Aimer, c’est une attirance, une attraction, un désir fort, un « Appetitus » (« appétit » physique, affectif ou spirituel). L’amour est intentionnel : il faut qu’il ait un objet pour se réveiller. C’est l’homme concret qui traverse et accompagne ma vie que je dois ressaisir comme un prochain : quelqu’un qui m’est proche. Qu’est-ce que qui me le rend proche ?

 

o        la proximité géographique.

o        la proximité de la même époque (arrêtons d’aimer les gens du 19ème siècle).

o        le sang : les liens familiaux donnent un sentiment d’appartenance pour l’essentiel de nos contemporains. Aujourd’hui, avec la multiplication des familles recomposées, même les liens de sang peuvent être difficiles.

o        la proximité de la nature humaine : le message biblique qui nous fait descendre d’Adam est fondamental. Nous avons à vivre une solidarité fondamentale : nous sommes tous fils d’Adam.

o        d’autres formes de proximité : par le baptême, j’appartiens à la même Église que tous les baptisés (alors que souvent les différences sont source de tensions et d’agressivité, même dans l’Église…)

 

 

 

3.Etre créateur du prochain (suite)

 

 

Il y a deux manières d’aimer qui se conjuguent :

 

L’amour du prochain est d’abord pondéré par le commandement « Aime ton prochain comme toi-même. » Si je me pose la question, par rapport à quelqu’un que je dois recevoir : « Combien de temps passer avec lui ? » Je suis renvoyé à la question : « Combien de temps aurais-tu aimé avoir, toi ? La connaissance de soi est donc la base de toute vie spirituelle. C’est une première mesure. (Vous pouvez vous poser les mêmes questions par rapport à l’argent).

 

L’autre commandement qui gouverne notre manière de rencontrer l’autre, de nous donner à lui : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » C’est ainsi que Jésus nous demande d’aimer notre prochain, comme Lui nous aime.

 

Dieu est Créateur : cela renvoie à une rencontre en profondeur. Il est aussi miséricorde pour nous, lorsque je découvre les défauts de l’autre. Il est enfin rédempteur       : lorsque je vis une solidarité telle que je suis prêt à donner ma vie pour lui. Nous aurons donc trois parties dans notre exposé, décrivant les trois mouvements successifs de l’amour

                 

Qu’est-ce que cela veut dire ?

 

Dans le récit de la Genèse, Dieu est le premier entremetteur d’une rencontre de poids, entre Adam et Eve. Comment Adam se prend-il à aimer ? Quelqu’un va entrer dans son univers, paisible, mais empreint d’une certaine solitude… Pour aimer, il faut d’abord un objet à l’amour. La manière dont je le reconnais va le qualifier (Une tartine de Nutella, est-ce une personne ? … Cela peut poser problème si je confonds et nous renvoie à l’homme, la femme objet).  Adam est dans une symphonie totale de la chair, du cœur. Nous sommes au paradis, tout en lui est ordonné, juste. (Ce n’est pas le cas pour nous, qui sommes désordonnés : on fait le mal qu’on ne voulait pas faire et on ne fais pas le bien qu’on voulait faire). Nous ne savons pas très bien ce qui est bien. Notre intelligence est obscurcie, nos passions nous entraînent ailleurs…. Le péché vient nous diviser, nous désorganiser.

 

Qu’est-ce qu’une rencontre, si ce n’est la découverte de l’existence de l’autre ?

 

Suis-je vraiment présent à la présence de l’autre ? Il y a peu de rencontre dans le métro, malgré la proximité. L’autre a-t-il simplement consistance, poids d’être, dans mon existence ? Parfois, nous croisons les autres comme des baudruches : dès que je n’en ai plus besoin, ils disparaissent. Le train de la vie devient une compression totale de mon existence, de ma liberté. Plus il y a de monde dans mon existence, moins je suis libre ; on ne peut pas être rousseauiste !

 

L’effort créateur de l’autre, c’est l’effort pour vaincre l’indifférence. Il faut que l’autre ait du poids dans ma vie. De l’intolérance, de la haine à l’amour, quel sentiment m’inspire l’autre ? Quelle consistance cette personne a-t-elle dans ma vie ? Celle d’une servante ? D’un objet ?  D’un collaborateur ?… « Je ne vois rien venir dans ma vie… ».  Peut-être as-tu mal regardé ? Peut-être éprouvez-vous la peur d’être débordé par la présence des autres ?

 

À un pas de la sainteté, il y a le pas de la confiance. « Aimer, c’est percevoir  que l’autre a à voir avec moi-même ». 

Mon existence les intègre maintenant. Même si c’est pour me casser les pieds. Aimer signifie affirmer l’autre, dire à l’autre qu’il existe au moins pour moi. C’est une présence qui interfère. Est-ce que cela vaut la peine ? Oui ! Mais c’est un dur labeur ; qui peut entraîner un rapport de force.

 

L’autre doit sortir de soi, pas du néant (tout comme Ève, qui sort de la côte d’Adam).

 

Le premier temps, c’est celui de la solitude. Après, on en arrive à la découverte de l’existence de l’autre. C’est la première étape que Dieu fait expérimenter à Adam.  Il lui fait comprendre et expérimenter, dans le réel des choses et du travail, la solitude de l’isolement, qu’aucune alliance avec Dieu ne pourra combler. Adam vit la connaissance : il nomme les choses. Il s’affronte au réel qui vient à lui, qu’il n’invente pas, mais dont il saisit l’essence, l’identité profonde (il nomme les choses et les animaux).

 

La puissance de création par les idées : c’est le mouvement de la connaissance. Ce n’est   encore là le mouvement de l’amour. Saint-Thomas : « Les choses, il faut les connaître. En les connaissant, nous les ennoblissons. Les personnes, il faut les aimer. En les aimant, nous les ennoblissons, et nous avec. »

 

L’expérience de la connaissance, de l’intelligence, du travail nous apprend, dans la solitude, que nous ne pouvons pas nous suffire à nous-même. Elle nous évite l’enfermement absolu et nous construit dans une attitude d’accueil, de réceptivité, de disponibilité.

 

C’est l’expérience du travail manuel,  l’accueil de la matière : elle résiste, on ne l’invente pas. Elle nous accoutume à l’altérité et à la différence. C’est toujours bon.

 

Cette première expérience ne clôt pas le champ de l’activité humaine. Cette expérience n’est pas un prélude à l’amour ! Il ne s’agit pas d’opposer des choses. « Il n’a pas d’aide assortie… » constate le Livre de la Genèse.

 

Méditez beaucoup sur cet assortiment. Dieu fait faire des expériences à Adam : il lui fait faire l’expérience qu’il lui manque une aide qui lui soit assortie. Cela nécessite l’égalité, la co-naturalité.

 

 

Temps de partage

 

1-      Est-ce que je choisis d’aimer ou de ne pas souffrir ?

2-      Suis-je vraiment présent à la présence de l’autre ?

3-      Les personnes ont-elles du poids dans mon existence ? Quel poids, quelle consistance ?

 

Quand on s’aperçoit qu’une aide assortie nous manque, surgit la tentation de s’enfoncer dans l’imaginaire et les projets. L’imagination a un rôle puissant à jouer, par exemple dans les discernements à faire par rapport à un engagement. Mais elle n’est pas première.  C’est une pédagogie : la bulle de l’imaginaire se dégonfle par le coup d’épingle de la souffrance. C’est un peu rude, mais cela permet de reprendre pied avec la réalité.

 

La réalité est source de bien plus de nouveauté que l’imaginaire.

 

C’est le sens résumé du sermon sur la montagne : Jésus nous invite à reposer le pied sur la réalité : « Construisez sur  le roc », y compris sur la réalité spirituelle, la réalité qu’est Dieu. Souvent, le projet a remplacé la présence. Il faudra bien faire place aux projets, dans une relation. Mais attention : si le projet, qui a pour moteur l’utopie, remplace la présence, il n’y a plus de rencontre possible. (Il ne faut pas confondre la réalisation d’un projet et la rencontre d’une personne). L’utopie a pour expression le discours. La présence est la modalité d’expression d’une amitié active. Le Christ multiplie les présences, dans l’eucharistie. L’Ecriture nous est d’abord donnée pour retrouver une présence.

 

Dieu plonge d’abord Adam dans une torpeur. Le mot est fort : presque une mort. C’est un parallèle avec la mort et la résurrection du Christ. Dans toute rencontre où l’autre est reçu comme une personne, reçue de Dieu, il y a véritablement mort et résurrection.

 

La torpeur est plus que la passivité. Dieu ne fait pas défiler Eve devant Adam, comme les animaux… La rencontre personnelle est d’une autre nature, que la rencontre avec les choses, fussent-elles animées. C’est véritablement une sorte de mort. Revenez à toutes les rencontres interpersonnelles marquantes, qui vous ont transformé. Pour vivre une rencontre initiatrice, il faut être dans un état de torpeur. Non pas enfoncé dans votre rêve – Sinon, vous passez à côté de tout le monde. Mais dans un état où vous êtes capable de mourir à vous-même.

Les gens viennent vous voir, ils vous dérangent toujours… Cela va me tuer, me gêner… Sinon, je ne suis pas mort à tous les projets que je porte. Ce n’est pas facile, soi-même on porte son monde intérieur, ses soucis, ses difficultés. Je n’aime pas le téléphone : c’est un moyen impitoyable… On doit se préparer à certaines rencontres (comme le Petit Prince). Parfois, il faut rencontrer l’autre dans un autre cadre, sinon notre cadre nous renvoie tellement à ce que l’on fait, à nos projets…

 

Ce qui permet de mesurer la qualité d’une rencontre, c’est le renouvellement, la nouveauté, la vie que m’a donnés cette rencontre. Même si ce sont des gens qu’on ne reverra jamais… Une seule rencontre peut-être source de vie.

 

Quel est l’enjeu ? Il s’agit de découvrir l’autre comme une personne humaine. Nous ne devons pas aimer avec notre intelligence. Si nous sommes dans un rapport d’intelligence, nous sommes dans un rapport technique, comme le médecin par rapport à son patient. Le Seigneur nous demande, dans cette mort à nous-même de lier immédiatement la perception de la présence de l’autre avec un amour pour lui (avant le péché). L’amour résonne avec la mort : il n’y a là quelque chose de très profond, avant même le péché originel.

 

Dans l’évangile de Marc (Mc 8, 22) il y a un récit très curieux, celui de la guérison « ratée » de l’aveugle : il voit les gens comme des arbres  qu’il voit marcher. Nous sommes un peu comme des aveugles, lorsque nous rencontrons des personnes. Cette torpeur est une mort. La rencontre est une véritable résurrection. Nous avons là des sources de vie ! Le mystère trinitaire est un mystère de relations.

 


                                  

 

 

                                                          

 

 

L’Esprit-Saint est la respiration d’amour entre le Fils et le Père.

 

La rencontre me met dans un état de résurrection personnelle. De la mort de la fleur à la maturation du fruit : cette image de la nature est parlante. La fleur s’étiole et laisse place au fruit qui naît de sa mort. 

 

Cf. le mystère de la Visitation : Marie, enceinte, qui vient de recevoir - amour de soi - son nom divin, va en toute hâte visiter sa cousine Élisabeth.  La mort à soi même n’est pas le renoncement à soi même, le déni de l’amour de soi. Marie avait une telle souplesse, docilité à l’Esprit-Saint que cette mort n’a pas été un arrachement. Pour nous, c’est souvent un arrachement. Il faut que la fleur meure pour que le fruit pousse.

 

La rencontre entre la Samaritaine et Jésus est un modèle de rencontre. Avec quelle intensité Jésus laisse venir la présence de la Samaritaine de sa propre existence ! Et, réciproquement. Elle devient prophète. Une seule rencontre peut vous marquer à vie.

 

Notre problème est de quitter notre position de l’araignée au centre de la toile … Si la rencontre est forte, elle va nous donner une vie nouvelle et peut nous donner la force de réorganiser notre existence.

 

S’ouvrir à la nouveauté de la présence… Y compris dans la rencontre de Dieu.

 

Dieu façonne Eve avec quelque chose du cœur, une côte. Il aurait pu renouveler le geste du potier. Faire Eve à partir de la terre glaise. L’autre est de même nature que moi.

 

Saint Augustin : « Tout ce que chacun fait est à partir de lui-même ou à partir de quelque chose ». Une part intérieure nous est arrachée – quelque chose de notre cœur, de notre vie intérieure. Sinon nous faisons à partir de quelque chose : c’est le travail avec son efficacité, non plus l’amour et sa fécondité.

 

Il faut aménager un peu sa vie pour se préparer à une rencontre. Mais, au-delà, l’autre ne nécessite pas seulement un aménagement de ma vie, de mon appartement, de mon temps. Il requiert une blessure du cœur. Ne prenons jamais cela comme du négatif (blessure d’orgueil) à cause de nos maladresses. Interrogez les blessures de votre cœur.

 

Il ne faut pas avoir peur, pour aimer, pour rencontrer quelqu’un.

 

Cette rencontre n’a pas d’autre but que l’amour. La rencontre : l’autre est de même nature ! « Voici l’os de mes os, la chair de ma chair… »

 

En même temps, il y a une véritable extraction, symbole de la différence qui nous fait mesurer l’altérité réelle, que l’autre est autre tout en étant de même nature que moi. La joie de la différence est une joie à retrouver. Elle est essentielle car elle valide la distance entre moi, l’amant, et l’autre, l’aimé : C’est dans cette distance que va pouvoir s’inscrire la fécondité. Là où deux êtres sont trop proches, il n’y a pas de fécondité.

 

Relisez votre histoire, si vous vous demandez comment Dieu blesse votre cœur…

 

Il y a encore un carrefour d’attitudes possibles devant ce type de rencontre, quand on a pris conscience de l’entrée de la présence de l’autre dans son existence :

 

-          le refus de cette présence qui a surgi trop vite : (domaine de l’intolérance) cela a été trop vite, je n’y étais pas préparé, j’ai des peurs.

-          la tolérance : je supporte cette présence, mais je n’y vois aucune richesse.

-          le respect : j’accepte cette présence, y voit une richesse. Cela m’oblige à une certaine connaissance de l’autre.

-          l’amour : veut la présence et veut faire fonctionner la diversité. Il sait que tout ce qui est différence est fait pour fonctionner dans la complémentarité. Il y a beaucoup de différences dans l’univers : hommes et femmes, jeunes et vieux, manuels et intellectuels…

 

Il va falloir choisir : ceux qui choisissent l’amour et les autres…

 

La complémentarité vise à ce que toutes les différences soient connues, reconnues, acceptées, pour enrichir l’autre.

 

Puis, l’amour continue sa course par la puissance du regard.

 

Jean-Marie Lustiger, dans son livre « Soyez heureux  » : « Qu’est-ce que voir quelqu’un ? Ce n’est pas la même chose que de remarquer et observer un objet ».  Il s’agit de reconnaître l’autre pour une personne qui, elle aussi, voit. Cela suppose la perception de la réciprocité du regard. Quand Jésus appelle ses apôtres, il se retourne, il les regarde…

 

Le regard de celui que vous voyez à l’écran ne vous regarde pas. Harry Potter se sent mal à l’aise parce qu’il se sent observé par un chat, qui est en fait, un de ses professeurs. Il voit un chat, mais a l’impression d’un regard humain. Cette réciprocité est fondamentale.

L’approche est progressive : la vue est le premier des sens touchés par l’amour, puis viendra le toucher des corps. La perception de l’autre se fait par le corps.

Le corps est le médiateur d’une âme à l’autre. « Le corps est le plus court chemin d’une âme à une autre ».

 

Regardez le film « Les ailes du désir » : l’ange demande à avoir un corps.

 

Celui ne signifie pas que nous ayons un culte du corps.

 

Le rayonnement de notre corps est le langage de l’amour.

 

Au Rwanda, au lieu d’une poignée de mains, on se serre par la taille, quand on accueille quelqu’un ou qu’on lui dit « au revoir ».

 

C’est par le corps que s’exprime l’amour. Votre comportement ne traduit pas forcément ce qu’on porte dans le cœur. « On n’est pas responsable de la tête qu’on a, mais de la tête qu’on fait ».

 

La médiation du corps : c’est ainsi ! Pensez à tout cela, il ne s’agit pas de se négliger…

 

La rencontre du corps de l’autre par la vue va provoquer l’admiration : c’est essentiel.

 

Père Marie-Dominique Philippe : « l’amour d’amitié exige toujours que l’intelligence soit dépassée ».

 

Tout amour d’amitié ne peut durer que dans la mesure où nous avons de l’admiration pour la personne que nous aimons. La contemplation exige l’admiration. L’autre me déborde, comme une lumière trop intense qui m’éblouit. C’est l’auréole des saints. Toute personne humaine est source d’admiration. C’est un débordement de l’autre. On est ébloui par l’autre, à un moment donné, dans un chemin d’amour, sinon on a l’impression que l’autre est entièrement connu.

 

L’admiration provoque la dilatation de la pupille, de sorte qu’il nous apparaît auréolé. Il se produit, dans le même mouvement d’admiration, la reconnaissance de son unicité.

 

Aimer quelqu’un, c’est le reconnaître comme unique au monde.

 

Comme j’aborde l’autre par mon corps, et l’autre aussi, il y a nécessairement une distance.

Cette distance des corps fait naître en nous le désir. On ne peut aimer quelqu’un sans désir (pas nécessairement désir sexuel), c’est vrai de l’amitié.

 

Pour que l’amour avance, il faut que je réassume ce désir par la volonté : la volonté s’implique nécessairement à ce moment-là : qu’est-ce que je veux ? Mettre la main sur l’autre ? Cela peut être le fruit du péché. Est-ce que je veux vraiment aller vers l’autre ? On est tellement confortablement installé…

 

Marie est allée vers Élisabeth.

 

Bouge-toi ! Lève-toi ! Marche ! Va vers l’autre… On n’a pas posé de geste d’amour tant qu’on ne se dit pas cela. Dans ce mouvement d’aller vers l’autre, au point qu’on sait d’avance ce dont l’autre a besoin. Comme Mère Teresa, dont l’une des sœurs disait : « elle savait d’avance ce dont nous avions besoin ».

 

On peut prier nos anges pour cela : « Dis-moi ce dont l’autre a besoin » pour qu’il n’ait même pas à me le demander. Ce n’est pas si simple que cela de demander !

 

Aller vers veut dire : prendre l’initiative de…

 

La volonté s’implique dans : « Je vais aller vers… », parce que je lui veux du bien (c’est la bienveillance), je veux qu’il grandisse. Cela se sent !

 

Dire « Je veux l’aimer », c’est aussi dire : « Je veux qu’il m’aime autant je l’aime, avec tous les drames que cela implique ». Voilà pourquoi Dieu veut que nous l’aimions et que nous lui voulions du bien…

 

Le drame survient quand l’amour ne trouve pas l’amour. On ne peut pas se contenter d’aimer sans être aimé (et réciproquement).

 

Dans cet acte de volonté, très riche, très important, l’homme prend en charge jusqu’au bout celui qu’il a posé dans son existence par amour, il ne peut plus vivre comme si l’autre n’existait pas. La création est une œuvre irrémédiable. La création ne se reprend pas. Cf. : Jean Vanier, quand il a fondé sa première communauté : « Je ne savais qu’une chose : je les prenais en charge jusqu’au bout ».

 

Cela peut être des amis que l’on voit une fois par an, et cinq ans après, il y a une rencontre d’amour.

Dernière chose : il y a échec de la transparence.  Que s’est-il passé ?

 

La complémentarité, l’union qui devrait porter du fruit : à quoi va-t-elle servir ? La complémentarité va jouer pour le mal : le « Nous » n’a pas fonctionné pour porter des fruits de vie, mais des fruits de mort. Toute relation d’amour ne peut se vivre bien que si elle est vécue dans le don. Au lieu de recevoir, Adam et Eve ont pris.

 

Au lieu de donner, on prend (par exemple, dans la sexualité). On ne porte plus l’autre qui vous porte, mais on se fait porter par l’autre.

 

On sent très vite si l’autre est toujours en capacité de donner, ou s’il veut toujours prendre : on le sent très vite dans l’amitié.

 

Après la chute : notre relation d’amour étant blessée, nous allons vivre sur le mode de l’habillement. Adam et Eve ont fait servir le « nous » à la mort, ils ont pris au lieu de recevoir. Ils ont honte ! Ils ne supportent plus la transparence. Ils veulent se protéger du regard de l’autre, puis du regard de Dieu. (Dieu dénonce toutes les conséquences du péché). Puis Dieu les chasse hors du paradis. Mais auparavant, ils les vêt de peaux mortes de bêtes : Dieu les revêt d’un habit qui les protège et en même temps, désigne.

 

La pudeur n’a rien à voir avec la honte. La honte n’est pas bonne : elle est une forme de peur. Comme toute peur, elle n’est pas signe de Dieu.  Elle n’est plus la feuille du figuier, mais blindage.

 

Le vêtement de peau traduit la miséricorde de Dieu qui voit nos difficultés à pénétrer l’univers des choses et des personnes. Le vêtement traduit, au-delà de notre corps, ce que nous sommes (comme l’habitation). L’habit est à mi-chemin entre l’être et l’avoir, comme l’habitation.

 

Ce qui traduit ce sentiment de pudeur, c’est la conscience que je ne suis plus dans une transparence absolue à moi-même, que je vais avoir besoin d’une protection. Pouvoir admirer un corps nu : quelle transparence et pureté de cœur il faudrait pour s’arrêter là…

 

 

 

 

4. L’amour miséricordieux :

 

 

L’amour nuptial est le modèle de la relation entre l’amant et l’aimé et de l’Esprit qui circulent entre les deux. Entre les commencements de l’amour nuptial commençant s’interposent les voiles noires de la misère humaine. Il faut regarder la réalité de la nature humaine.

 

Que faire ? Comment aimer ? L’amour créateur va devenir rédempteur, et parce qu’il est rédempteur, il n’en est pas moins créateur.  Comment se situer ? L’apparition de la misère dans le monde  va donner une autre couleur, une autre profondeur à notre manière d’aimer. Le génie humain, face à la misère humaine, est d’aller plus profond dans l’amour.

 

Notre conjoint a un défaut nouveau au bout de cinq ans ? C’est l’occasion de diminuer notre amour, ou au contraire de l’élargir et de l’approfondir. C’est pour cela que Dieu permet la misère humaine. Si la misère de mon conjoint devait me conduire à le repousser, à fracturer notre amour, voire le rendre impossible, alors Dieu serait insensé.

 

Comment Dieu nous apprend-il à aimer, avec la misère humaine ? En deux étapes : dans l’Ancien Testament, Il est providence et miséricorde. Son amour se multiplie, il vient sans cesse à nous. Puis dans le nouveau testament, par l’incarnation. Ce sont aussi les grandes étapes de notre amour.

 

Il n’y a que celui qui aime qui voit bien la misère de l’homme.

 

Dieu, dans le Livre de l’Exode, au chapitre 3, dit à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple ». Dieu voit la misère de son peuple parce qu’Il aime. Sinon, on juge, on est dans la position du pharisien : l’homme a un œil d’aigle, qui voit toujours les défauts du prochain. Mais il ne voit pas la misère ! Souvent, de petits défauts ridicules ont des conséquences immenses. J’ai rencontré peu de couples qui divorçaient parce qu’ils n’étaient pas d’accord sur l’interprétation de la première épître de saint Jean…

 

Le pharisien est capable de dénoncer tel défaut, mais il ne saisit pas la misère, en tant que la misère corrode, atteint une personne humaine.  Il la saisit comme une entité elle-même. Il faut  trouver le fautif, le coupable. « A tout défaut, à tout manquement, un coupable. » « A toute misère, une nouvelle rencontre » dit celui qui aime. Dans le cœur de l’un va naître le jugement. Dans le cœur de l’autre, en face de la misère, naît un amour encore plus profond : la Miséricorde.

 

Lisez Jean 8 : la femme adultère et le commentaire de Saint Augustin de l’évangile de Jean : « Il ne reste plus que la misère et la Miséricorde ». Tous sont partis, il ne reste plus face à face que la femme adultère et Jésus.

 

Qu’éprouvons-nous quand nous sommes en face du péché ?  De la pauvreté, de la maladie, de la déficience mentale ? Jésus exclut le jugement. Que se passe-t-il dans notre cœur ? Notre amour rebondit, et reste fidèle à l’image d’un Dieu lent à corriger et prompt à pardonner. Celui qui aime ne se décourage jamais. Il affronte tous les périls, pour retrouver la brebis perdue.

 

Quand je parle de l’amour de miséricorde, nous devons aussi nous situer en sens inverse. Nous avons aussi à nous  situer comme miséreux. Il est parfois difficile d’être pardonné. Nous ne sommes pas toujours du côté des bons !

 

C’est le jeu de l’amour du prochain comme soi-même qui nous permettra d’aller de l’un à l’autre.

 

La première réaction, face à la misère, ce sont les passions, avivées très fortement si nous sommes dans la rencontre d’amour. S’éveillent en nous des aspects passionnels. Face à l’injustice monte en nous la colère ou un sentiment profond de pitié.

 

Dans la rencontre d’amour, il faut réagir avec ses passions, puis les régir. Tout un ensemble de passions, dont la peur, vont vibrer en nous : la peur que cela nous arrive, la peur de se situer face à quelqu’un de profondément blessé (il y a souvent beaucoup d’insécurité, de peur, face à des handicapés) ; peur de ne pas bien réagir.

 

La colère est un véritable amplificateur de ce qui se passe dans notre cœur sur le plan spirituel. Frère Albert cherche à réagir face à l’injustice. « Ce que je cherche sûrement à faire, c’est éduquer la colère. Une chose est de l’utiliser comme force créatrice, une autre de l’utiliser comme un simple outil […]. La colère explose […] J’ai choisi une plus grande liberté ».

 

 « Rien de grand ne se fait sans passion » Hegel.

 

La passion est indispensable pour nous donner une force suffisante pour ne pas sombrer avec l’autre, pour ne pas avoir peur. Confronté à  l’autre qui rentre dans des tourbillons, des spirales de dépression, que faire ? Plonger aussi pour être entraîné dans ce même tourbillon… Ce sont des êtres passionnés, les mères Térésa. Mais il faut éduquer ses passions et ne pas les exploiter comme un simple outil.

 

On ne tient pas sans passion, même si on est très volontariste. Laissons vivre les passions puis essayons de les orienter. Seul l’homme passionné  ira au-delà du poids de la misère. Ce n’est que dénigrer mon frère que mesurer que la misère est un poids.

 

Comment éduquer ses passions ? Il faut d’abord toujours rechercher la justice ! C’est important à redire aux chrétiens, dont certains pourraient penser : « il n’y a pas assez d’injustice aujourd’hui, je ne vois plus comment rendre service… ». La loi du Talion veut réguler l’esprit de colère qui pourrait déboucher en esprit de vengeance, par rapport à la loi du sang : « tu as tué une personne dans ma tribu, j’extermine toute ta tribu ».

 

Face à quelque chose qui m’énerve considérablement et soulève en moi une violence qui m’étonne moi-même dans mes temps d’oraison, il y a  une régulation, une orientation à faire, par l’esprit de justice. La miséricorde, la charité n’abolissent pas la justice. Il doit y avoir égalité dans le traitement, dans le monde du travail par exemple. La justice ne suffira pas, ce n’est pas le terme de la charité, mais un point de passage obligé.

 

Saint-Augustin, dans son commentaire de l’épître de Saint-Jean : « Vous donnez du bien à un pauvre : combien eût-il été préférable que personne n’eût faim ? ». Il faut mettre votre énergie à essayer de réduire les injustices, si c’est votre appel. (Ce n’était pas celui de mère Térésa.) « Faites disparaître les malheureux. Il n’y aura plus d’œuvres de miséricorde. Mais parce qu’elles auront disparu, l’amour de charité aura-t-il moins à s’exercer ?... Si vous assistez un malheureux, vous êtes tenté de vous situer au-dessus de lui. Préférez donc avoir un égal, afin que tous deux vous soyez dans la dépendance de celui à qui vous ne devez rien donner ».

 

L’amour qui vibre par sa passion, lorsqu’il est déjà dans la lignée de la justice, épris de justice, va prendre cette forme délicate de la miséricorde. Ce n’est pas ce sentiment de condescendance que dénonce Augustin. Saint-Thomas d’Aquin : « C’est une douleur provoquée par la misère d’autrui ». C’est normal puisqu’il a  à voir avec moi. Ce sentiment va me pousser toujours à la bienveillance, à susciter en lui une nouvelle vie. Ce mouvement de l’âme obéit à la raison.

 

Automatiquement, on ne peut plus être dans la perspective pharisienne de juger.

 

L’esprit de Dieu travaille dans tous les hommes de bonne volonté. Il est fondamental  de garder les pieds sur terre. Dans le réalisme de la présence. Est-ce que l’autre a vraiment part à ma vie ?

 

Souvent, le cumul de choses qu’on n’a pas su discerner émerge de façon énorme.  Par exemple, l’amour ou la colère nécessite ce travail de discernement et de retour sur soi. Il faut valider, vérifier la qualité de notre amour.

 

Saint-Thomas d’Aquin parle de la miséricorde, à la suite de la charité : le deuxième fruit de l’amour, c’est la miséricorde. L’amour de soi précède l’amour du prochain. La joie est suivie de la paix, puis de la miséricorde. « Un défaut est toujours une raison d’être miséricordieux ».

 

Pour avoir une douleur vraie, il faut sûrement avoir un cœur de pauvre. Ce n’est plus de la charité que de surplomber le pauvre. « J’ai de l’argent, pas toi ; la santé, pas toi. Mais je vais t’aimer à égalité ».

 

 

 

« Pour connaître les pauvres, nous devons connaître la pauvreté. Pour aimer les pauvres, nous devons aimer jusqu’à en souffrir. Vous donnez de l’argent ? Donner jusqu’à en souffrir » disait Mère Térésa. Sinon, nous surplombons !

 

« Les pauvres sont vos maîtres », disait Saint-Vincent de Paul à ses petites sœurs.  « Qui veut adopter cet enfant ? Que le plus pauvre du village s’avance ».

Pour servir les pauvres, nous devons servir d’un cœur libre et entier, avec un cœur de pauvre.

 

« La miséricorde vaut mieux que tous les sacrifices ». (He)

 

Le jeûne, c’est bien, cela permet de garder la ligne, même si on apprécie le filet de bœuf en croûte et la sauce aux truffes… Mais le jeûne nous pousse à la bienveillance et à la bienfaisance, qui sont les deux faces de la miséricorde.

 

Mère Térésa : « Ne laissez personne venir à vous sans  qu’il ne vous quitte meilleur et plus heureux  ».

 

2 Co 1, 4 : « Dieu nous console de toutes nos tribulations pour que nous puissions consoler les autres en quelque tribulation qu’ils soient ».

 

C’est le ministère de la consolation : un ministère sacerdotal, mais aussi baptismal. L’esprit saint est aussi appelé Paraclet, du grec Paracletos, l’esprit de consolation. (παρακαλεω : consoler, prier, invoquer).

 

« Que votre charité soit sans feinte ! » dit Saint-Paul. Dans la mesure où je peux faire du bien à l’autre, en plus de lui vouloir du bien.  La bienveillance est le mouvement intérieur du cœur qui veut du bien. La bienfaisance est le mouvement intérieur du cœur qui fait du bien : c’est parfois plus délicat. Quand on sent vraiment une bienveillance, une compassion (la rencontre se fait aussi par le corps, l’expression du visage, le ton de la voix) on l’accepte plus facilement.

 

Nous avons à faire des actes d’aumône, spirituels et corporels parce que les déficiences du prochain sont doubles : spirituelles et corporelles. Le fondateur de l’association « Aux captifs la libération » écrit : « On n’a rien fait tant qu’on n’a pas annoncé et célébré avec les pauvres eux-mêmes, la passion-résurrection du Fils sauveur du monde… ».

En posant bien sur des actes concrets de bienfaisance, comme Mère Térésa.

 

C’est à la gaieté que l’on reconnaîtra la qualité de la religion. C’est très important, la gaieté.

 

La correction fraternelle est une aumône fraternelle délicate ! Un remède que l’on doit employer contre le péché du prochain. Cf. Saint-Thomas d’Aquin. C’est aider quelqu’un à retrouver la volonté du Seigneur.

Souvent on a pour image la correction fraternelle, celle de la règle de bois sur les bouts des doigts. Je garde un souvenir merveilleux de cet instituteur : ces gestes étaient toujours liés à une justice absolue. Ce n’est pas la douleur qui nous blesse, c’est l’injustice.

 

La correction fraternelle est toujours une œuvre de miséricorde. Ce n’est pas une manière de réprimander le prochain pour soulager ses nerfs, sous prétexte de justice, c’est vraiment le fruit d’une miséricorde, d’un amour profond. Rom 14 : « Prenons garde de ne jamais juger ». Sinon, il vaut mieux ne rien faire.

 

« La charité parfaite consiste à supporter les défauts des autres, à ne point s’étonner de leurs faiblesses », disait Sainte-Thérèse. « Jamais de parole dure, de ton dur. Ne prenez jamais un air dur. Soyez toujours doux […] Certaines âmes sont malades. Toutes souffrent. Quelle tendresse nous devrions avoir pour elles ! Notre jugement (discernement) doit toujours, en toute occasion, être d’abord favorable au prochain ».

 

La miséricorde prend une forme particulière quand le mal s’est exercé à notre encontre. Cela s’appelle le pardon. Il faut faire l’aumône de son pardon. Seul le pardon vient stopper la spirale de la violence.

 

« Il faut avoir un désir fou de pardon. Mais, pardonner est un long cheminement » écrit Maïté Girtanner : 40 ans après, elle a pu pardonner au médecin nazi qui l’avait torturée. Le pardon, c’est un cheminement, ce n’est pas une page qu’on tourne. Le génocide au Rwanda, en 1994, a tué 1/6ème de la population en 6 semaines. Le pardon n’est pas possible en 10 ans.

 

 La vie implique de ne pas rester bloqué sur cette page de l’histoire figée par le sang. Mais il ne faut pas tourner la page trop vite, il faut prendre le temps de la lire avant.

Il y a des communautés religieuses qui sont hypothéquées par ce volontarisme du pardon.

 

Le pardon ne peut en aucun cas s’appuyer sur une forme d’oubli.

 

Dans cet amour, plein de miséricorde, la principale qualité de cet amour de Dieu, c’est la fidélité : Dieu fidèle, qui pardonne sans cesse. L’amour de Dieu n’est jamais épuisé ! Nous, nous sommes parfois fatigués d’aimer.

 

Dieu nous a aimés dans les prophètes… L’amour culmine dans la manière que Dieu a de s’incarner et de nous sauver. C’est le sommet de la révélation chrétienne : c’est difficile à comprendre.

 

 

 

 

5. L’amour rédempteur :

 

 

 

Peut-on aller plus loin dans l’amour que la miséricorde ?

 

Dieu s’est fait Homme. C’est dur à réaliser…

 

Comme Dieu nous a aimés, nous pouvons aimer nos frères. C’est le mystère de l’incarnation rédemptrice.

 

Il n’y a pas tant de bons chrétiens… Etre déjà un bon juif, miséricordieux, ce n’est pas si mal… Chez les juifs, il peut y avoir un pardon fraternel. Chez les Hassidim. Il n’est pas réservé aux chrétiens d’être pécheur et médiocre. Dans la religion juive, il y a un sens du cœur étonnant, un sens de pardon et de la miséricorde : chez Abraham, David…. Les dix justes : « Il y a 10 justes, à causes des justes, je pardonne à tous ». Ils invoquent la grande intercession d’Abraham. C’est pour cela que pour les juifs,  il faut au moins être10 hommes pour prier.

 

Saint-Paul dénonce ce mouvement inhérent à l’homme : on préfère la loi en mouvement du cœur. C’est moins fatiguant de suivre une loi, fût-elle rigoureuse.

 

La rédemption, c’est la manière ultime qu’à Dieu d’être en solidarité totale avec les plus graves des pécheurs, les plus malheureux des hommes.

 

Invité à manger avec les lépreux  - une pâte qu’on mange à la main - le Bienheureux Damien Voester a pensé à toute la lèpre, tout le péché que le Christ a aspiré sur lui, et il a mangé avec eux. Devenu lépreux, il a récolté des fonds considérables pour son œuvre. C’est un très beau témoignage. Là, on touche l’amour d’incarnation rédempteur.